mardi 21 mai 2013

Droit de regard

La semaine dernière, les réseaux sociaux et certains sites se sont émus de l'apparition d'une nouvelle émission de télévision danoise, Blachman. Le concept : deux hommes observent une femme nue en faisant des commentaires sur son corps.

Dans le cochon, tout est bon !

D'un simple point de vue technique, l'émission porte le nom de l'un des deux hommes qui observe ces femmes, le présentateur, Thomas Blachman. Le second homme est un "invité". Y a déjà une piste à exploiter pour comprendre la démarche de l'émission là...

L'idée est tout simplement scandaleuse, ne serait-ce que parce qu'il ne s'agit que d'hommes qui observent des femmes, et jamais l'inverse. On prend une femme, on en fait une bête de foire qu'on expose nue et on laisse deux hommes critiquer son apparence physique et porter des jugements sur cette dernière.

Mais concrètement, qu'est-ce que cela nous apprend ?

Il est nécessaire de citer ici le créateur et présentateur de l'émission, ce brave Thomas Blachman : "Le corps d'une femme aspire à être commenté avec des mots". Attention, notez bien qu'ici, on nous dit pas que le corps aspire à être commenté avec des mots, mais c'est le corps DES FEMMES qui aspire à être commenté avec les mots.
D'un simple point de vue pragmatique (au sens linguistique du terme), cette phrase n'a aucun sens : tout ce qui se donne à voir, à sentir, à toucher, à entendre aspire à être commenté avec des mots. C'est le monde entier que l'on désigne avec les mots. Oui, parce que c'est à ça que sert le langage... Je dis ça, je dis rien.

Reprenons donc, on nous spécifie très clairement que le corps des femmes est donc là pour être regardé. Thomas Blachman nous explique également ses objectifs : "Je veux juste qu'elle sache ce que les hommes pensent du corps d'une femme".
Notez bien comme les intentions s'affichent clairement là encore : on doit prêter attention à la PAROLE des HOMMES à propos du CORPS des FEMMES.
Y a pas comme une dichotomie qui vous choque là ?

Donc les femmes sont des corps, et les hommes ont la parole.
C'est rarement indiqué de façon aussi claire.
Pourtant, les situations nous le prouvent tous jours. Dans certains cas, on peut quand même en obtenir des preuves. Au Caire par exemple, un homme s'est déguisé en femme pour observer le harcèlement qu'elles subissent quotidiennement, et cela... même voilées ! Plus près de nous encore, Sofie Peeters a montré combien le harcèlement des hommes envers les femmes pouvait être gênant et parfois violent dans les rues de Bruxelles.
Et comme bien d'autres, ailleurs qu'à Bruxelles, j'ai été de nombreuses fois dans cette situation qui est non seulement inconfortable au possible, mais en plus, valorisée sous prétexte que ce serait "flatteur".

Il n'y a pas de hasard. Je rapproche toutes ces situations pour une raison très précise : les hommes ont annexé le corps des femmes et prétendent en faire ce qu'ils veulent.
Même quand ils nous gonflent pour que les femmes pratiquant certaines religions retirent leur voile.
Vous n'y croyez pas ?
Qu'est ce que vous penseriez si, peu importe la manière dont vous êtes habillé(e) (oui, parce que peu importe !), on vous traitait comme un morceau de charcuterie ? Ca vous ferait plaisir qu'on vous dise en plus que c'est supposé être flatteur ?
Et qu'il est normal que ces messieurs qui vous agressentpsychologiquement avec leurs remarques à propos de votre corps puissent devenir à certaines occasions physiquement agressifs ?

FOUTEZ-NOUS LA PAIX !

Oui, je n'ai que cela à répondre, qu'on nous foute la paix et qu'on nous laisse circuler, bordel de merde.
Ca n'a rien à voir avec la manière dont nous sommes habillées, ça n'a également rien à voir avec la manière dont nous nous comportons avec nos interlocuteurs.
En revanche, ça a tout avoir avec le fait que "ça se fait" et que ce soit considéré comme quelque chose de normal, alors que ça ne l'est pas du tout.
Le harcèlement est puni par la loi, rappelons-le, et les attouchements non-désirés le sont également. Non, on ne met pas sa main sur les fesses d'une femme juste pour le plaisir d'en sentir la texture, comme ça, là, parce qu'on a décidé.
Nous sommes des êtres humains, pas des esclaves que l'on décortique à plaisir.

Et là, je vois d'ici ceux qui pourraient se défendre en disant : "mais non, ce n'est rien que de la paranoïa !", ou alors ceux qui accuseraient (à tort !) les habitants des quartiers populaires qui soit disant ne sauraient pas se tenir.
Regardez plutôt comme les femmes sont traitées au cinéma : à partir de 40 ans, nous dépassons la date limite de consommation et devont disparaître du grand écran, contrairement aux hommes dont l'âge est étrangement valorisé !

Il existe des lieux où la démarche de contrôle ne se planque même pas sous des comportements à la limite de la bienséance : Amina a été pourchassée et arrêtée pour avoir osé montrer sa poitrine, ce qui est considéré comme immoral par la loi tunisienne.
Peu importe que la démarche de montrer ses seins soit pragmatique d'un strict point de vue communicatif, punir une femme pour avoir pris une photo seins nus... Y a quand même un tantinet d'abus là. Elle ne se masturbe pas, nue comme un ver, en face d'une école maternelle, faudrait peut être pas déconner.

Ce contrôle aberrant du corps des femmes (et finalement aussi de leur parole, mais c'est un corollaire facile à deviner puisqu'on les réduit facilement à des corps à regarder et évidemment à baiser !) nous amène très loin, et précisément ici. S'offrir pour un prix forfaitaire le corps de plusieurs femmes, c'est un principe qui existait déjà, et depuis très longtemps, c'est juste qu'avec l'effet de la société de consommation, on le remarque peut être un peu plus facilement... et dans une société où l'esclavage a été aboli, j'aurai tendance à dire que ça fait mal au derch.

Et ainsi, malgré l'abolition de l'esclavage et l'interdiction de considérer autrui comme sa propriété, un certain nombre d'hommes considèrent normal d'avoir des droits sur le corps des femmes, notamment à travers les actes de harcèlement sexuel et de viol.
C'est là qu'il faut rappeler quelques éléments à propos du viol : généralement prémédité, il est commis par une connaissance de la victime dans 8 cas sur 10. En France, un viol a lieu toutes les 7 min.
Tout ça, ça fait beaucoup pour du simple hasard. Et comme on peut le remarquer, ça pèse très très lourd dans le système consistant à exercer un contrôle sur le corps des femmes : on peut contrôler notre tenue vestimentaire, notre attitude, nos paroles, notre consommation d'alcool, notre présence sur la voie publique... Bref, autant dire que ça donne autant d'excuses pour limiter nos droits qui sont ceux des êtres humains. La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen est supposée englober les femmes, et elle n'a pas été faite pour les chiens.

Alors quand je lis, ici et là sur le net, que ce sont les femmes qui sont provocantes et tentatrices, je me marre, oui, excusez-moi du peu.
Oui, je me marre, ça m'évite de pleurer devant la stupidité du raisonnement qui consiste à faire des femmes d'éternels démons, alors qu'elles n'ont tout simplement  jamais eu la possibilité de s'élever totalement contre la dictature imposée à leur corps.

1 commentaire:

  1. Moi je dis... Ozon le sexisme en place publique !

    (oui, je sais, elle est très nulle, mais c'est pas de ma faute, c'est l'actu :x)

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